7. Nouveau catalogue de l’œuvre peint de Moline

liste chronologique de 500 tableaux, de 1968 à 2018

Sans le savoir ni le vouloir, je me suis embarqué il y a 50 ans dans une de ces entreprises terrestres à peu près impossibles aux gens bien nés : peindre et écrire avec l’exigence d’aller là où l’être profond du corps et de la pensée s’aventure entre d’étroites lisières hors de tout cadre idéologique, en refusant d’accepter la prééminence du général des idées sur le particulier et sur la singularité physique de nos corps, et sans jamais cesser de croire au merveilleux de l’amour, même absent, car cette absence rend aussi certaines choses possibles.

Petit à petit, je me suis laissé écrire et peindre librement, en prenant les uns derrière les autres tous les sens interdits et en me fichant éperdument des jugements d’autrui. Mon regard tourné vers le dedans et secrètement irrité par les vérités qui n’engageaient à rien, avec un acharnement à ne jamais tricher sur mes désirs, j’ai respiré à pleins poumons l’air tonique et inquiétant de la véritable audace, celle où l’on joue sa tête à chaque image et qui requiert de soi une sorte d’austérité morale.

Tout cela est devenu, sans crier gare, un journal continu depuis 1973, un ensemble de récits sans personnages bien définis, un recueil de circonstances, de visions en bribes, d’émotions inattendues, de pensées qui s’inventaient devant des choses ou des êtres apparaissants, apparus et, très vite, disparaissants, disparus, un autoportrait sans visage unique, « fait d’occasions (où les temps passent vite), de blessures (où les temps frappent fort), de survivances (où les temps reviennent toujours) et de désirs (où les temps adviennent pour un futur entraperçu) ».

Impressions singulières, deuils. Colères aussi. Réflexions esquissées d’une poétique et d’une érotique du regard pour déjouer les ruses de nos pensées. Instants critiques souvent. Ou descriptions, tout simplement, qui viennent à point comme une halte dans la dérive pour éclairer les tenants et les aboutissants de cette suite de 500 tableaux, dont certains sont sans doute scandaleux comme si un double ivre qui eut été réellement moi, avait pris possession de mon cerveau et de mes mains, mais qui ne sont que la mise en images de mon expérience de l’autre et de ma perception du temps qui passe. Tableaux de choses vues, non, pas même vues jusqu’au bout. Choses simplement entrevues, aperçues. Êtres qui passent, souvent au féminin pluriel. Créatures ou simples formes qui surgissent ou qui tombent. Instants de surprise, ou d’admiration, ou de désir, ou de volupté, ou d’inquiétude, ou de rire.

Je n’ai eu recours à la grille du portrait que pour scruter cette particularité intime qui définissait chacun de mes modèles de façon absolument physique : les gestes hésitants du premier déshabillage, des mains qui se tâtent, des épaules qui se découvrent, des jambes nues qui se réfugient sous le drap, le sexe bridé prêt à bondir à même la chair de qui sait attendre, des accouplements bourrés de tendresse, tout ce qui arrive alors aux visages, leur pétillement sous les baisers donnés jusqu’au fond des yeux…

Daniel Moline
Nivezé, 10 septembre 2018