Un bloc de sensations, composé de percepts et d’affects

Selon le psychanalyste français Pierre Bayard, il y aurait « deux grandes manières de ne pas communiquer avec l’autre. La première consistant à trop masquer le teneur de ses affects en se dissimulant soi-même, la seconde consistant à trop les exposer, et, paradoxalement, à rendre impossible la communication de l’affect, laquelle implique de laisser au regardant la disponibilité de sentir par lui- même.11   Tout en construisant  le tableau que je peins, je ne le peins jamais qu’en me tenant en face du futur regardant, car, du début à la fin, je ne cherche qu’a provoquer en lui le même étonnement que le mien à partir d’un fond redoutable, inapaisable et peut-être non sublimable, avant donc qu’il ne puisse mettre en mots cet affect que mon tableau lui révèlera, et qu’il ne décide quel sera alors pour lui le sens en train de se faire. Pour cela, le regardant n’a pas besoin de retrouver ce qui a fait naître cet affect en moi, ni de connaître la personne qui m’a affecté. Je restreins donc la part du biographique non pas tant par pudeur que pour favoriser un double niveau d’expérience. Expérience de la personne qui a vécu (ou est en train de vivre) avec moi un moment de ma vie, puis expérience du regardeur potentiel que je ne connaîtrai peut -être jamais mais à qui j’espère donner, avec la possibilité de nous regarder, celle de « s’inquiéter», de « s’éveiller» ou de « s’émouvoir » dans tous les sens du terme. Bien sur, l’un comme l’autre sont soit déjà en partance (presque  parti)   soit   encore  absent.   De  là  vient  peut-être   que la peinture reste toujours pour moi une solitude qui s’accompagne indéfiniment elle-même dans l’intensité de ce que les psychanalystes nomment les affects.

Le délicat est qu’il ne suffit pas d’être sincère ni d’une exactitude minutieuse. Si sincérité il doit y avoir, elle vient en peignant, en travaillant la peinture. Si je peins toujours à partir d’un visage ou d’un aspect du corps qui m’a affecté, je suis cependant davantage surpris par l’image en train d’apparaître, ou, plus exactement, par ce qui est  en train de s’imposer d’autre en moi grâce au modèle. Comme si la peinture larguait brusquement les amarres, sans devoir se limiter à rendre compte avec précision de quelque chose qui existe ou a existé (ce que fait déjà très bien le simple appareil photo). Car il y a là, je crois, bien plus qu’un objet modèle, au sens amoureux. Il y a très exactement ce sujet dont l’objet est  une  occasion  unique  (élective par la réciprocité du regard) de se manifester. Cet objet plus que privilégié, fondateur du sujet, en est une expansion temporelle.  Il en est un aspect (au sens grammatical cette fois). Mutant finalement l’image en cours en moment d’une histoire heureuse. Non pas une absence, mais une présence, l’image d’un bonheur qui continuera de nous arriver.