7. Galerie La Louve, Arlon – septembre 2017

Peut-on comprendre comment le regard du sujet parvient à incorporer l’objet ? Penser le rapport à l’image en termes de projection et d’incorporation n’est pas chose aisée, mais on peut l’imaginer. Il faut pour cela prendre le risque d’ouvrir le voir, c’est à dire de reconnaître, dans tout événement visuel digne de ce nom, quelque chose comme un double régime, un état mixte traversé par la schize d’un voir passif et d’un regarder actif. Ce processus est à comprendre comme une mise en mouvement globale de sensations où la totalité du corps est engagée. Voir devient regarder, regarder devient sentir, sentir devient se mouvoir et se mouvoir devient s’émouvoir. En ce sens, l’incorporation se passe comme si toute image partait d’abord du corps, c’est à dire s’en séparait pour y revenir aussitôt. Si nous étions des êtres seulement voyants désincarnés, autrement dit des « anges », nous n’aurions du monde qu’un jugement purement esthétique, stéréotypé, archétypal, idéalement clos et platonique, au plus loin des rugosités, des résistances et des contradictions de l’histoire. Involontairement, du fond de notre corps, nous animons chaque chose. C’est là une pulsion qui ne peut disparaître, sans laquelle ce serait la mort de l’art. Nous prêtons l’image sensible, brutale et subtile en même temps, de nous-mêmes à tous les phénomènes. Ce serait trahir l’expérience même que de vouloir épurer le sentiment, le couper du sentir qui est toujours cet état mixte ou s’agitent perceptions et sensations, fantasmes et actions, désirs et pulsions. Il y a dans le rapport à l’image une empathie corporelle compliquée de temps qui, faisant entrer puis vibrer certaines oeuvres d’art dans nos corps vivants, peut nous donner des moments vertigineux de bonheur.

(catalogue de l’exposition, pp.88-89)