2. À propos du Conte du pays de Nan

Mes livres ont été disponibles à la librairie « La Traversée » de Verviers durant toute la durée de ma rétrospective à la galerie Nao-expo en octobre 2017. Ce fut pour moi l’occasion de redire l’implication réciproque, « la concatenatio » chère à Spinoza, qui n’a jamais cessé entre ma peinture et mon écriture. On ne peut connaître qu’en développant l’activité du corps, dans une pratique de soi qui permet d’en déployer la puissance (et telle est bien l’activité « peinture » en interaction avec tout ce qui l’entoure). Cette pratique de soi m’a permis en même temps un travail du langage : observer ce qui m’arrive pour nommer, décrire, choisir avec soin les mots par lesquels je signifierai les tremblements de ma propre expérience, dans le rapport continu des corps à l’histoire du sujet, à ma propre histoire donc, dont je tente de retrouver les signifiants, non pour la corriger, la remettre en ordre ou reproduire ce qui a déjà eu lieu, mais pour en faire une nouvelle énonciation avec ses effets d’après-coup, à la limite d’une fiction personnelle : l’affirmation d’un vrai bonheur aussi bien en images qu’en discours.
Quand j’ai quitté la Belgique il y a 44 ans pour aller me perdre au bout du monde, frappé par l’aspect novateur des travaux d’Henri Meschonnic, j’ai emporté dans mes bagages le volume des Cinq Rouleaux récemment traduits de l’hébreu et parus aux Editions Gallimard. Le parti pris de ces traductions étant d’inclure dans le message la distance d’où il nous venait, il y avait dans cette écriture française de la langue biblique un effort de garder par la traduction, la « couleur » des mots, une tentative de préserver la saveur de la langue d’origine qui dynamise le sens, le défi de traduire en tenant compte du rythme de la langue pour restituer une dimension perdue de la langue biblique. Car l’écriture représente aussi le corps, comme la voix sans page, singulièrement éclairante par la manifestation sonore du rythme propre à chacun. Une vague se trace ainsi dans le texte, se tisse comme un motif joyeux et incontournable. On peint, on voit les choses, on écrit et on lit comme on rêve : avec tout son corps.
Relecture du livre d’Esther. Antique épopée de rires et de rêves qui a tracé des motifs et produit des déplacements inattendus jusque dans ma propre histoire. Depuis, quelque chose de neuf pour moi se tisse, se creuse, rythmé avec le retour des mots dans le texte lui-même, comme un corps qui se donnerait ainsi à entendre à l’infini dans le langage. Non pas tant un sens caché ou profond qui m’aurait échappé, mais un art de sourire et d’être heureux, ou un sens permanent de l’humour, avec le pouvoir de libération qui lui est propre.
Ce faisant, j’ai pu quitter du coup le laborieux et pesant travail d’écriture d’épicier sur les objets pour ne parler que du bonheur, le bonheur de dire et de redire sans fin ( presque de chanter ) oui à cette vie concrète ici aujourd’hui comme hier, le bonheur de l’annonciation / énonciation du sujet, le divin de chacun s’il en veut bien ou s’il veut en faire quelque chose comme un chemin vers une joie qui n’a pas de fin. Le bonheur final de me souvenir de mes matins de printemps, quand le soleil brillait dans le ciel, et de mes soirs d’hiver, quand il neigeait dehors. De me souvenir encore et toujours des femmes que j’ai aimées, de mes trahisons et de mes fidélités. Des enfants que j’ai eus avec ma femme, de leur beauté incroyable. Des choses que j’ai réussies et des choses que j’ai ratées.
Histoire d’une vie. Expérience de pensée et de corps donc, pour une large part inconsciente, et qui utilise mes jouissances autant que mes douleurs. Pour retenir des fragments sur l’homme que je suis, sur les beautés dont la présence de chair et de pensée continue à déborder en moi comme la mer déborde dans la nuit. Pour saisir la tremblement de la vie autant à travers la mienne que dans celle d’un insecte, et toucher les gens sans devoir leur étaler ma vie privée. Pour apprendre l’autre, ce qui le fait rire, pleurer, jouir, ce qui l’énerve, ce qui le calme. Pour retrouver avec envie (mais aussi toujours avec respect et délicatesse) quelques-unes des vies qui étaient de passage avec moi sur cette terre, m’oublier en elles et devenir leur dernier abri.